Pourquoi les bandes-annonces de films utilisent-elles presque toutes le même son grave et dramatique ?
Un accord grave, presque physique, qui fait vibrer la salle au moment où le titre du film apparaît à l'écran : depuis une quinzaine d'années, ce son revient dans des centaines de bandes-annonces, tous genres confondus. Il a un nom dans l'industrie, une origine précise, et des raisons sonores très concrètes qui expliquent son omniprésence.

🔑 À retenir
- Ce son grave et dramatique porte un nom dans l'industrie du cinéma : le « braam », popularisé en 2010 par la bande-annonce d'Inception.
- Il a été composé par Zack Hemsey (« Mind Heist ») puis largement associé au style du compositeur Hans Zimmer sur ce même film.
- Sur le plan acoustique, les fréquences très graves procurent une sensation physique de tension, perceptible même par les personnes malentendantes aux hautes fréquences.
- Le braam s'est ensuite banalisé au point de devenir un cliché du genre, recyclé par des studios entiers de musique de bande-annonce spécialisés.
- Depuis le milieu des années 2010, certaines productions choisissent au contraire de s'en démarquer volontairement pour éviter l'effet de déjà-entendu.
Impossible d'y échapper depuis une quinzaine d'années : ce son grave, sourd, presque menaçant, qui semble faire vibrer les sièges de la salle au moment précis où le titre du film s'affiche à l'écran. Comédie, film d'action, thriller ou blockbuster de super-héros, la même signature sonore revient, identique dans sa texture, quel que soit le genre annoncé. Ce n'est ni un hasard ni une simple mode : ce son a un nom précis dans l'industrie, une origine documentée, et des raisons acoustiques très concrètes qui expliquent pourquoi il a autant essaimé.
Dans le jargon des monteurs de bandes-annonces, ce type de son grave et prolongé porte un nom familier : le « braam ».
Une origine précise : Inception, en 2010
Le point de bascule est généralement daté avec précision par les spécialistes du secteur : la bande-annonce d'Inception, sortie en 2010. Le morceau qui l'accompagne, intitulé Mind Heist, a été composé par Zack Hemsey, un compositeur indépendant spécialisé dans la musique de bande-annonce. Sa structure, un accord grave et tenu, ponctué de percussions massives et d'un crescendo implacable, a immédiatement été associée au style du film lui-même, renforcée par la partition originale de Hans Zimmer, elle-même construite autour de basses profondes et de cuivres graves distordus. Le succès critique et commercial d'Inception a agi comme un accélérateur : studios et monteurs ont massivement cherché à reproduire cette signature sonore pour leurs propres films.
Pourquoi un son grave fonctionne mieux qu'un son aigu
Ce choix n'est pas seulement esthétique : il repose sur des propriétés acoustiques précises. Les fréquences très graves, en dessous de 100 Hz, ne sont pas seulement entendues, elles sont en partie ressenties physiquement, via les vibrations transmises au corps dans une salle équipée d'un bon système de sonorisation. Ce phénomène explique la sensation de tension quasi corporelle que procure le braam, une expérience que la seule image ne peut pas produire. C'est un peu le même principe sensoriel qui explique pourquoi certains effets visuels au cinéma, comme la fameuse teinte orange et bleu de nombreux films, jouent sur des perceptions quasi automatiques du spectateur plutôt que sur un choix purement décoratif.
De la trouvaille à l'industrie du son de bande-annonce
Le succès du braam a donné naissance à une véritable industrie parallèle : des labels spécialisés comme Audiomachine, Two Steps From Hell ou Position Music produisent depuis des années des bibliothèques entières de morceaux calibrés pour les bandes-annonces, avec ce type de sonorité grave et dramatique en figure de proue. Ces morceaux, vendus sous licence aux studios et agences de marketing, permettent de produire rapidement une bande-annonce à l'ambiance « épique » sans composer de musique originale. Résultat : le son s'est banalisé au point de devenir, dès le milieu des années 2010, un cliché reconnu et parfois même moqué du genre, y compris par des parodies grand public sur internet.
Un retour de balancier depuis quelques années
Face à la banalisation du procédé, une partie de l'industrie a entrepris de s'en démarquer volontairement. Certains studios misent désormais sur des reprises détournées de chansons connues, des silences marqués ou des ambiances sonores plus minimalistes pour se distinguer du flot des bandes-annonces au format quasi identique. Ce choix rejoint une tendance plus large observée ailleurs dans la production cinématographique, où certains réalisateurs cherchent volontairement à casser les codes attendus du genre, un peu à la manière dont certains films choisissent aujourd'hui le noir et blanc pour se démarquer visuellement d'un standard devenu trop familier. Le braam n'a pas disparu, mais il n'est plus le passage obligé qu'il a pu être entre 2012 et 2018.
“Le braam est devenu si reconnaissable qu'il annonce désormais un genre de film avant même la première image : c'est à la fois sa force marketing et sa limite créative.”, Observation courante chez les monteurs de bandes-annonces