Pourquoi creuse-t-on des citrouilles à Halloween (et pourquoi pas des navets) ?
Elle trône sur les rebords de fenêtre chaque fin octobre, sourire dentelé et bougie à l'intérieur. Pourtant, la citrouille d'Halloween est une invention assez récente : pendant des siècles, en Irlande et en Écosse, c'est dans des navets et des betteraves que l'on taillait des visages. Retour sur une tradition qui a traversé l'Atlantique avant de revenir en Europe.

🔑 À retenir
- La lanterne d'Halloween vient des îles britanniques, où l'on creusait des navets, des rutabagas ou des betteraves pour la fête de fin d'automne.
- Le nom anglais jack-o'-lantern renvoie à la légende de Jack l'avare, condamné à errer avec une braise dans un navet creusé.
- Les immigrants irlandais et écossais ont adopté aux États-Unis la citrouille, originaire d'Amérique, plus grosse et plus facile à creuser.
- Halloween ne s'est vraiment diffusé en France qu'à la fin des années 1990, porté par des opérations commerciales.
- Une citrouille sculptée dure en général quelques jours à une semaine ; quelques gestes simples permettent de prolonger sa tenue.
Pour beaucoup, Halloween se résume à une image : une grosse citrouille orange, percée d'yeux triangulaires et d'une bouche dentée, éclairée de l'intérieur. Ce symbole est si fort qu'on l'imagine volontiers aussi ancien que la fête elle-même. En réalité, la citrouille d'Halloween n'est que le dernier avatar d'une coutume beaucoup plus ancienne, qui utilisait d'autres légumes, sur un autre continent.
Remonter son histoire, c'est croiser une fête celtique de fin des récoltes, une légende populaire irlandaise, une vague d'émigration provoquée par la famine et, bien plus tard, des campagnes de marketing. Une trajectoire étonnante pour un simple légume creusé.
Aux origines : Samain et la fin des récoltes
Dans le monde celtique, la fête de Samain, célébrée autour du 1er novembre, marquait la fin de la saison claire et l'entrée dans la saison sombre. C'était le moment de rentrer les troupeaux, de faire les comptes de l'année et, selon les croyances rapportées par les sources médiévales irlandaises, une période où la frontière entre le monde des vivants et l'autre monde devenait plus perméable.
Avec la christianisation, cette période s'est superposée à la Toussaint, le 1er novembre, et à la commémoration des défunts, le 2 novembre. La veille de la Toussaint, « All Hallows' Eve » en anglais, a donné son nom à Halloween. En Irlande, en Écosse et dans certaines régions d'Angleterre, plusieurs coutumes populaires s'y sont maintenues : feux, déguisements, porte-à-porte, jeux de divination et lanternes taillées dans des légumes.
Avant la citrouille, le navet
Dans les campagnes irlandaises et écossaises du XIXe siècle, les enfants et les jeunes gens creusaient des navets, des rutabagas ou des betteraves fourragères, y taillaient un visage grimaçant et y plaçaient une braise ou un bout de chandelle. Ces lanternes servaient à s'éclairer lors des tournées de porte-à-porte, et leurs visages étaient censés éloigner les mauvais esprits, ou simplement effrayer les passants.
Ces légumes avaient un avantage évident : ils étaient disponibles en abondance à l'automne et ne coûtaient presque rien. Mais ils étaient durs, petits, difficiles à évider, et le résultat avait souvent quelque chose de franchement inquiétant. Les rares exemplaires anciens conservés ou reproduits dans des musées irlandais montrent des visages ridés et creusés, bien plus terrifiants que nos citrouilles souriantes.
La légende de Jack, l'homme qui a trompé le diable
Le nom anglais de la lanterne, jack-o'-lantern, renvoie à un conte populaire irlandais dont il existe de nombreuses versions. Jack, surnommé « Stingy Jack », Jack l'avare, est un ivrogne rusé qui parvient à piéger le diable à plusieurs reprises, par exemple en le faisant grimper dans un arbre puis en gravant une croix sur le tronc pour l'empêcher de redescendre. En échange de sa libération, le diable promet de ne jamais prendre son âme.
À sa mort, Jack est refusé au paradis à cause de sa vie dissolue, et le diable, fidèle à sa promesse, lui ferme aussi les portes de l'enfer. Il lui lance seulement une braise pour éclairer sa route. Jack la place dans un navet évidé et erre depuis dans l'obscurité, à la recherche d'un lieu de repos. L'expression jack-o'-lantern désignait d'ailleurs à l'origine, en Angleterre, les feux follets, ces lueurs observées la nuit au-dessus des marais.
“Avant d'être une décoration, la lanterne d'Halloween était une lumière de passage, celle d'une âme qui n'a trouvé sa place nulle part.”, Résumé de la légende de Jack
La traversée de l'Atlantique : pourquoi la citrouille l'a emporté
Au XIXe siècle, en particulier pendant et après la Grande Famine irlandaise de 1845-1852, des centaines de milliers d'Irlandais émigrent vers les États-Unis, emportant leurs coutumes. Sur place, ils découvrent la citrouille, une courge originaire du continent américain, cultivée en masse et récoltée précisément en octobre. Elle est plus grosse, plus tendre, beaucoup plus facile à évider et à sculpter que le navet. Le changement s'impose de lui-même.
| Critère | Navet ou rutabaga | Citrouille |
|---|---|---|
| Origine | Europe, culture ancienne | Amérique, introduite en Europe après 1492 |
| Taille | Petite, tient dans la main | Grande, jusqu'à plusieurs kilos |
| Chair | Très dure, longue à évider | Tendre, s'évide à la cuillère |
| Visage obtenu | Petit, ridé, souvent inquiétant | Large, lisible de loin, souvent souriant |
| Usage aujourd'hui | Tradition relancée en Irlande et en Écosse | Standard mondial d'Halloween |
Au tournant du XXe siècle, Halloween devient aux États-Unis une fête familiale et commerciale. La citrouille sculptée s'impose dans les magazines, les cartes postales puis le cinéma, et finit par devenir l'emblème de la fête dans le monde entier. Ironie de l'histoire, elle est revenue en Irlande et en Écosse, où elle a largement supplanté le navet, même si certains passionnés et musées remettent aujourd'hui la tradition d'origine à l'honneur.
Et en France ?
En France, Halloween est longtemps resté presque inconnu, à l'exception de quelques régions de tradition celtique comme la Bretagne, où existaient des coutumes de lanternes en betterave. La fête s'est réellement diffusée à la fin des années 1990, portée par des opérations publicitaires de grandes marques, la distribution et le succès des déguisements. Après un pic d'enthousiasme au début des années 2000, puis un net reflux, elle s'est installée surtout auprès des enfants, avec ses citrouilles, ses bonbons et ses maquillages d'Halloween.
Elle coexiste avec la Toussaint, qui reste en France un moment de recueillement et de visite des tombes, souvent fleuries de chrysanthèmes pour des raisons que retrace notre article sur la tradition des chrysanthèmes à la Toussaint. Les deux dates, voisines, n'ont pas du tout la même tonalité, ce qui explique les débats récurrents sur une fête parfois jugée trop commerciale.
Bien choisir et faire durer sa citrouille sculptée
Toutes les courges ne se prêtent pas à la sculpture. Les variétés à lanterne, souvent vendues sous le nom de citrouille ou de potiron d'Halloween, ont une peau fine et une chair peu épaisse, faciles à travailler. Le potimarron ou la courge musquée, délicieux en cuisine, sont en revanche trop durs ou trop denses pour une lanterne.
- Choisir une citrouille ferme, sans tache molle, avec un pédoncule bien attaché, et qui tient debout seule.
- Ouvrir par le fond ou par l'arrière plutôt que par le chapeau : la citrouille garde sa structure et se pose directement sur la bougie.
- Évider soigneusement les graines et les filaments, en laissant une paroi d'environ 2 à 3 cm d'épaisseur.
- Dessiner le visage au feutre avant de découper, avec un petit couteau dentelé ou un kit de sculpture.
- Frotter les bords découpés avec un peu d'huile ou de vaseline pour ralentir le dessèchement.
- Préférer une bougie LED : pas de risque d'incendie, et la chaleur d'une flamme accélère le pourrissement.
Une fois sculptée, une citrouille tient en général de quelques jours à une semaine, davantage s'il fait frais et sec. Il vaut donc mieux la creuser deux ou trois jours avant le 31 octobre, et la rentrer au frais la journée si la météo est douce. Après la fête, elle rejoint idéalement le compost, où elle se décompose rapidement.